« Toute consultation médicale peut être l’occasion de repérer le mal-être d’un adolescent »

Portrait du Dr Binder

La grande majorité des consultations médicales d’un adolescent avec son médecin traitant sont ponctuelles et ciblées sur des thématiques essentiellement somatiques : certificat d’aptitude au sport, acné, contraception, problème de poids, vaccination, fatigue, infections de l’hiver… Ces consultations représentent d’importantes opportunités de rencontres et permettent d’aborder des préoccupations de santé de l’adolescent parfois non exprimées. En effet, de 13 à 20 % des adolescents vivent avec des troubles psychologiques allant du mal-être à la dépression (1) mais seulement 6 % en parlent spontanément (2). Pour Philippe Binder, médecin généraliste à Lussant (Charente-Maritime), directeur du département de médecine générale à la faculté de médecine de Poitiers, le dialogue et le questionnement sont les fondamentaux pour la bonne prise en charge des adolescents. Dans son témoignage, il décrit son approche ainsi que les ressources mises à la disposition des médecins.

Comment abordez-vous le sujet de la santé mentale auprès des jeunes et de leurs parents ?

Dr Philippe Binder. Quand je repère un mal-être chez un jeune patient, je le lui énonce clairement en parlant de mon ressenti, par exemple : « Je me fais du souci pour toi » et non pas « Tu es dans une situation dangereuse ». Si le jeune est dans le déni, je lui propose quand même un autre rendez-vous pour en parler plus tard. S’il le reconnaît, j’enclenche un suivi régulier d’écoute. En cas d’urgence (idées suicidaires par exemple), je peux jouer un rôle d’intermédiaire pour faciliter et accélérer l’accès à des structures de prise en charge spécialisées. Dans tous les cas, face au mal-être d’un adolescent, l’important est de lui faire comprendre « Je pense avoir compris » et « Tu n’es pas seul ». Cette approche d’écoute et d’attention est très bien perçue. Il y a 3 conditions nécessaires pour que l’adolescent ait confiance en son médecin : respecter la confidentialité, ne pas juger et poser les bonnes questions. Le médecin n’est pas là pour résoudre toutes les problématiques mais il doit envoyer un signal à l’adolescent, lui dire qu’il a vu son mal-être et qu’il est disponible pour en parler. Cette attitude est déjà thérapeutique.

Comment repérer le mal-être des jeunes patients ?

Dr Philippe Binder. Les jeunes qui consultent aujourd’hui avec ou sans leur parent évitent d’évoquer leurs soucis psychologiques. C’est aux médecins de les repérer. Ils peuvent pour cela s’appuyer sur le test « BITS » (3). Il s’agit de placer dans la conversation des questions simples sur les 4 thèmes suivants : brimades, insomnie, tabac et stress. À chaque difficulté évoquée par le patient, le médecin évalue la gravité avec une question supplémentaire. Dès 3 réponses positives, il est préconisé de questionner l’adolescent sur la présence d’idées, de conduites suicidaires ou d’automutilations. Ce questionnement peut avoir lieu à tout moment : lors d’une visite pour un mal de gorge, de dos, une attestation de sport... Toute consultation peut être l’occasion de repérer le mal-être d’un adolescent. Si des problématiques psychologiques semblent se dessiner, dès 15 ans le jeune est en droit d’avoir un échange seul avec le médecin. C’est au professionnel de santé de proposer aux parents de sortir afin qu’il puisse échanger en tête-à-tête avec leur enfant, ou de fixer un rendez-vous seul avec lui. Il faut résister au besoin de demander l’autorisation à l’adolescent car on le place alors dans un conflit de loyauté.

C’est un public qui ne parle pas facilement, caché sous sa capuche. L’initiative de l’Assurance Maladie d’organiser des visites DAM (Délégués de l'Assurance Maladie) est bienvenue. Je participe d’ailleurs depuis fin 2021 à un groupe de travail visant à préparer ces visites. Leur objectif est de sensibiliser les médecins à l’accueil des 15-16 ans, d’aborder les spécificités de ces consultations et de leur donner des ressources pratiques.

Quelles sont les principales raisons du mal-être des adolescents et que peut faire le médecin ?

Dr Philippe Binder. En médecine générale, en 15 à 20 minutes de consultation, on peut déjà bien avancer. Il est aussi possible de réitérer des rendez-vous sur plusieurs semaines, pour poursuivre l’échange avec l’adolescent et l’aider à passer un cap en surmontant ses difficultés ponctuelles. Actuellement, le mal-être des jeunes est essentiellement lié à 3 domaines de leur vie : la famille, la vie sociale scolaire et les réseaux sociaux. C’est le début des histoires amoureuses et des ruptures. Mais un simple déménagement peut aussi être difficile à vivre. Un conflit familial peut être mal vécu, car, même si les parents le cachent, l’adolescent est rarement dupe ! Il est important de garder un moment commun où chacun puisse s’exprimer. C’est tout simple, comme ce que j’ai conseillé dernièrement à une famille qui ne mangeait plus ensemble sans en comprendre l’enjeu. L’essentiel reste de favoriser l’expression puis d’envisager ensemble la diversité des solutions.

Focus sur la prise en charge par l’Assurance Maladie d'un suivi psychologique et les consultations spécifiques aux adolescents

  • Le remboursement des séances de psychologues permet aux patients de 3 ans et plus (enfants, adolescents et adultes) en souffrance psychique d’intensité légère à modérée de bénéficier d’une prise en charge par un psychologue remboursée par l’Assurance Maladie, dans le cadre d’un parcours de soins sur adressage d’un médecin.
  • Un examen médical est proposé systématiquement aux enfants de 15-16 ans dans le cadre des 20 examens de l’enfant. Il permet d’aborder tous les aspects de la santé et de la vie. Il est coté COB (25 €).  
  • Il existe aussi la première consultation de santé sexuelle et de prévention des maladies sexuellement transmissibles, cotée CCP (46 €)

(1) Sources : Polanczyk GV, Salum GA, Sugaya LS, et al. Annual research review: a metaanalysis of the worldwide prevalence of mental disorders in children and adolescents. J Child Psychol Psychiatry 2015;56:345-65.

(2) Sources : Meynard A, Broers B, Lefebvre D, Narring F, Haller DM. Reasons for encounter in young people consulting a family doctor in the French speaking part of Switzerland : a cross-sectional study. BMC Fam Pract 2015;16:159.

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