« La téléconsultation a changé le regard que le patient porte sur mon métier »

12 février 2019

Les téléconsultations en officine seront possibles dès l’approbation ministérielle de l’avenant 15 à la convention nationale pharmaceutique. Cet accord conventionnel signé le 6 décembre 2018 entre la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO) et l’Assurance Maladie aborde les modalités pratiques et financières de mise en œuvre de la téléconsultation en officine ainsi que le rôle d’accompagnement du pharmacien. L’avenant 15, élaboré en écho à l’avenant 6 de la convention médicale, précise que les téléconsultations doivent être préalablement convenues entre le médecin et le patient et s’organiser dans le respect du parcours de soins coordonné ou d’organisations territoriales coordonnées.

Sophie Toufflin-Rioli, pharmacienne à Commequiers en Vendée, est une pionnière : elle a proposé la téléconsultation dès 2010 pour faire face à une situation de désertification médicale puisque deux médecins sur trois allaient partir. Pour monter le dossier administratif et trouver des équipes médicales volontaires pour la téléconsultation, elle s’est appuyée sur l’appel à projet "e-Santé 2", lancé par le ministère des Affaires sociales et de la santé, dans le cadre des Investissements d’avenir, et s’est associée avec le centre hospitalier Loire Vendée Océan, avec des spécialistes libéraux (deux dermatologues et ophtalmologues) et avec une maison de santé pluridisciplinaire équipée pour proposer des actes de téléconsultation aux patients. L’agence régionale de santé (ARS) Pays de la Loire a ensuite rejoint l’expérimentation et contribué au financement du projet.

Même si le cadre de son intervention diffère de ce qui sera prochainement mis en place grâce à l’avenant conventionnel, sa pratique de la téléconsultation au sein de son officine lui permet de tirer des enseignements intéressants sur le dispositif.

Comment cette nouvelle pratique de téléconsultation est-elle perçue par les patients et par les médecins ?

Sophie Toufflin-Rioli. Après presque 10 ans de pratique, je constate que le regard des professionnels de santé de mon territoire a beaucoup évolué. Au début, les professionnels de santé étaient prudents face à cette pratique. Mais les médecins sont eux-mêmes demandeurs de nouvelles formes d’organisations et aspirent à plus de souplesse dans leur pratique. La téléconsultation fonctionne de pair avec la coopération interprofessionnelle : le travail en équipe a permis d’abolir les barrières entre professionnels de santé. Maintenant, ils me contactent spontanément pour que j’organise une téléconsultation. L’avenant 15 à la convention nationale pharmaceutique, qui va se mettre en place, est important : il va permettre de sécuriser la pratique de la téléconsultation, de lui donner un cadre juridique et de préciser le rôle du pharmacien.

Côté patients, cette nouvelle prestation a été très bien reçue, même chez des patients assez âgés. Je pensais que la technologie aurait pu être une barrière. Or, elle n’a pas du tout été un frein. Je me souviens même d’un patient, qui, à la fin de la téléconsultation, s’est levé et a voulu serrer la main du praticien ! Les patients font vite abstraction de l’écran.

Justement, quel est votre équipement et votre installation pour réaliser les téléconsultations ?

Sophie Toufflin-Rioli. Avec le recul, je conseille d’acheter un grand écran et une caméra de très bonne qualité pour la vidéotransmission avec le professionnel de santé. La caméra permet de zoomer sur un problème de peau, tout en conservant une qualité d’image exploitable par le praticien.

Nous avons investi dans un chariot médical, comme ceux de l’hôpital, avec tensiomètre, thermomètre électronique, oxymètre de pouls (aussi appelé saturomètre, pour mesurer le taux d’oxygène dans le sang). J’ai un stéthoscope électronique connecté. Le médecin entend ce que j’entends : les souffles, les battements cardiaques, etc., et il peut me demander de déplacer le pavillon du stéthoscope. Lors de mes premières téléconsultations, j’enregistrais le son et je l’envoyais au praticien : il écoutait en différé mais la qualité était moins bonne.

Je suis aussi équipée d’un dermatoscope pour observer des lésions de la peau, d’un otoscope connecté pour détecter les otites, d’une caméra multi-usages avec embouts jetables, pour voir au fond de la gorge... Pour que le matériel connecté fonctionne, il faut également une bonne connexion à Internet, SDSL ou fibre.

Pour le local de confidentialité, notre pièce est plutôt grande mais il suffit d’avoir assez de place pour pouvoir mettre un lit d’examen et avoir le recul nécessaire pour filmer correctement.

Comment a évolué votre pratique de la téléconsultation et, selon vous, à quels types de besoins répond-elle ?

Sophie Toufflin-Rioli. L’expérimentation à laquelle je participais s’est terminée en 2018. Mais je suis toujours régulièrement sollicitée par d’autres pharmaciens et médecins qui souhaitent s’équiper. Le besoin de téléconsultation n’existe pas uniquement dans les "campagnes". Une pharmacienne du 10e arrondissement de Paris m’a appelée pour avoir des conseils : 3 médecins quittent son quartier. Or, les patients restent. Il y a aussi des patients qui ne peuvent pas parcourir régulièrement des dizaines de kilomètres pour rencontrer un médecin. La téléconsultation sera une réponse à leurs besoins. En moyenne, je réalisais 3 à 4 téléconsultations par semaine, qui duraient entre 15 à 20 minutes, soit la durée moyenne d’une consultation médicale en présentiel en médecine générale. Le périmètre de mon activité s’était adapté au cours des dernières années aux besoins de la population et à l’arrivée de nouveaux médecins généralistes dans notre commune. Je n’assurais plus de téléconsultations en médecine générale, mais en dermatologie pour le suivi des plaies chroniques et les patients soignés pour un carcinome, ainsi qu’en ophtalmologie pour le suivi à distance des patients diabétiques (envoi de clichés de rétinographies).

L’entretien pharmaceutique, la téléconsultation… toutes ces pratiques, dans une salle à part, sans le comptoir pour mettre de la distance, changent le regard que le patient porte sur mon métier. Les patients avaient déjà confiance en nous avant ; avec cette nouvelle pratique, cette confiance envers le pharmacien est renforcée. Avec la téléconsultation, on ne sauve pas la vie du patient mais on la lui facilite grandement.

Cadre d’application de la téléconsultation

Cette modalité de consultation médicale doit respecter deux principes :

  • la téléconsultation s’inscrit dans le parcours de soins avec une orientation initiale par le médecin traitant ;
  • le patient doit être connu du médecin réalisant la téléconsultation.

Pour un suivi de qualité, le médecin doit avoir vu le patient au moins une fois en consultation physique (au cabinet, au domicile du patient ou en établissement sanitaire) au cours des 12 mois précédant la téléconsultation.

Si le respect du parcours de soins ne peut pas être satisfait (patient sans médecin traitant désigné ou médecin traitant non disponible dans un délai compatible avec l’état de santé du patient), la téléconsultation est assurée dans le cadre d’organisations coordonnées territoriales, telles que les centres de santé, les maisons pluriprofessionnelles de santé (MSP), les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), les équipes de soins primaires (ESP) ou toute autre organisation territoriales de santé qui se propose d’organiser une réponse en télémédecine de manière coordonnée. Cette organisation doit être ouverte à tous les professionnels de santé du territoire et s’inscrire dans une démarche de suivi global et régulier du patient. Elle doit faire l’objet d’une validation devant les instances paritaires conventionnelles médecins régionales ou locales (CPR/CPL) afin de vérifier qu’elle répond bien aux objectifs définis ci-dessus.

Pour réaliser une téléconsultation en officine, le pharmacien devra disposer :

  • d’un espace permettant de préserver la confidentialité des échanges ;
  • d’équipements nécessaires à la vidéotransmission ;
  • d’équipements nécessaires à la bonne installation des patients et à la réalisation de certains actes pour un éventuel examen clinique (tensiomètre, oxymètre, stéthoscope…).

L’avenant prévoit une participation forfaitaire de 1 225 € la première année afin de permettre aux pharmaciens de s’équiper en objets connectés utiles aux téléconsultations et une participation fixe de 350 € les années suivantes. Le versement de cette rémunération est conditionné, la première année et les deux années suivantes, à la déclaration en ligne sur amelipro de l'équipement de l'officine et, les années suivantes, à la réalisation d'au moins une téléconsultation par an.