« Baclofène dans l'alcoolo-dépendance : un risque accru d'hospitalisation et de mortalité »

24 juillet 2017

Une étude* de la caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts), de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) vient démontrer que l’utilisation du baclofène à haute dose est associée à un risque accru d’hospitalisation et de décès par rapport aux traitements médicamenteux autorisés pour traiter la dépendance à l’alcool. Menée en vie réelle de 2009 à 2015, cette étude fait la lumière, pour la première fois, sur les usages du baclofène en dehors du cadre de son autorisation de mise sur le marché (AMM). Le point avec Dominique Martin, médecin et directeur général de l’ANSM.

Le baclofène est autorisé et indiqué comme relaxant musculaire pour les patients atteints d’une affection neurologique. Il dispose aussi d’une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) dans le cadre du traitement de la maladie alcoolique. Quel était le but de cette étude ?

Dr Dominique Martin. L'analyse des bases de l'Assurance Maladie montre qu’entre 2009 et 2015, plus des 2/3 des patients ayant débuté un traitement par baclofène, soit 213 000 personnes, l’ont utilisé dans une autre indication que celle de l’autorisation de mise sur le marché (AMM), principalement dans le traitement de la dépendance à l’alcool. L'ampleur de cette utilisation nous a conduits à vouloir analyser en vie réelle les conditions d’utilisation et de sécurité de cet usage, notamment lors de l'utilisation de fortes doses. Cette évaluation a été réalisée en comparant le baclofène avec les traitements de la dépendance à l’alcool ayant une autorisation de mise sur le marché dans ce cadre : acamprosate, naltrexone, nalméfène, disulfiram.

Quelles sont les conclusions de cette observation ?

Dr Dominique Martin. Les résultats montrent que l’utilisation du baclofène est associée à un risque accru - augmentant avec la dose - d’hospitalisation et de décès par rapport aux traitements médicamenteux autorisés pour traiter la dépendance à l’alcool.

  • Aux doses faibles et modérées (inférieures à 75 mg/jour), le risque d’hospitalisation est faiblement augmenté par rapport aux traitements de l’alcoolo-dépendance avec AMM (de 9 % aux doses inférieures à 30 mg/jour et de 12 % aux doses entre 30 et 75 mg/jour) et le risque de décès n'est pas augmenté.
  • Pour des doses comprises entre 75 mg et 180 mg/jour, le risque d’hospitalisation est modérément augmenté de 15 % par rapport aux traitements de la dépendance à l’alcool avec AMM mais le risque de décès est multiplié par 1,5.
  • Au-delà de 180 mg/jour, malgré une analyse portant sur des effectifs limités, la hausse du risque d’hospitalisation et surtout de décès des patients traités par baclofène par rapport aux traitements de la dépendance à l’alcool avec AMM apparaît particulièrement nette : la fréquence des hospitalisations est augmentée de 46 % et le risque de décès est multiplié par 2,27.

En particulier, le risque d’intoxication, d’épilepsie et de mort inexpliquée (selon le certificat de décès) s’accroît avec la dose de baclofène reçue.

Quelles vont être les suites de cette étude ?

Dr Dominique Martin. Le profil de sécurité du baclofène utilisé en dehors de l’indication neurologique est apparu préoccupant. L’ANSM a donc révisé la RTU du baclofène dans l’alcoolo-dépendance, notamment en ce qui concerne les doses administrées. Ainsi la dose maximale a été abaissée de 300 mg/ jour à 80 mg/jour, le risque de décès et d’hospitalisation par rapport aux autres médicaments autorisés étant accru au-delà de cette dose. Il existe par ailleurs un risque de syndrome de sevrage au baclofène qui nécessite une diminution très progressive de la posologie.

Les résultats de l’étude seront aussi pris en compte dans le cadre du dossier de demande d’autorisation de mise sur le marché du baclofène dans le traitement de l’alcoolo-dépendance, qui est actuellement en cours d’évaluation à l’ANSM.

* «Le baclofène en vie réelle en France entre 2009 et 2015. Usages, persistance et sécurité, et comparaison aux traitements des problèmes d’alcool ayant une autorisation de mise sur le marché». Caisse nationale de l’assurance maladie des travailleurs Salariés (Cnamts), Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Juillet 2017.

 

Étude sur le baclofène : près de 300 000 instaurations de baclofène passées à la loupe

Cette étude d’ampleur porte sur des patients de plus de 18 ans affiliés au régime général stricto sensu et ayant débuté un traitement de baclofène entre le 1er janvier 2009 et le 31 décembre 2015. Elle s’appuie sur le contenu des 2 bases de données qui agrègent la totalité des remboursements de soins : le système national d'information inter-régimes de l'Assurance Maladie (Sniiram) - pour les soins de ville - et le programme de médicalisation des systèmes d'information (PMSI) - pour les prescriptions hospitalières. Les données observées pour le baclofène ont été reliées à celles du Centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc).

Les prescriptions de 277 790 patients ayant reçu une prescription de baclofène au cours des années 2009 à 2015 ont été étudiées à la loupe, ce qui a permis de déterminer la proportion de patients traités pour le traitement d’une dépendance à l’alcool, ainsi que les conséquences éventuelles en termes d’hospitalisation et décès.

Les patients traités par baclofène « hors neurologie » recevant des doses quotidiennes élevées (> 75 mg/jour) sont minoritaires, mais leur part a augmenté, passant de 3 % en 2009 à 9 % en 2015. Un peu plus de 1 % des patients a reçu des doses de baclofène supérieures à 180 mg/jour.

Des usages hors AMM et hors RTU ont également été mis en évidence, vraisemblablement dans le traitement de la démence et des douleurs rhumatologiques. Cela concerne 11 500 personnes âgées de plus de 80 ans traitées par baclofène durant les 7 ans étudiés et 3 000 patients pour lesquels le baclofène a été initié par un rhumatologue. Ces usages n’ont pas été validés par l’ANSM.