« Des dispositifs contribuent à développer la parole autour de la souffrance psychique »

29 juillet 2021

Portrait du docteur Bensoussan

Maurice Bensoussan, psychiatre libéral à Toulouse (Haute-Garonne) (1), insiste sur l’intérêt de l’exercice coordonné dans l’accompagnement psychologique des patients, notamment des plus jeunes, dont la santé mentale s’est dégradée avec la crise sanitaire.

La crise sanitaire a entraîné une dégradation de l’état de la santé mentale, en particulier des jeunes. Comment cela se traduit-il ?

Dr Maurice Bensoussan. La situation sanitaire a probablement réveillé ou créé des points de fragilité chez nos jeunes patients. À l’échelle d’une consultation, la temporalité ne permet pas forcément d’évaluer l’impact réel sur les populations, notamment en termes de santé mentale car les effets de la crise s’inscrivent dans une autre temporalité, dans des formes « après coup ». Nous observons cependant une souffrance accrue chez les jeunes, avec un plus fort recours aux services d’urgences et pédiatriques liés aux gestes suicidaires. Les maux sont très différents en fonction des patients, mais nous identifions une réelle souffrance inhérente aux confinements, à l’atteinte du lien social. Nous attendons encore des données plus précises notamment en matière de violences intrafamiliales.

Vous participez au groupe de travail sur la santé mentale de l’Assurance Maladie, quels sont vos travaux ?

Dr Maurice Bensoussan. Une expérimentation menée dans 4 départements depuis 2018 nous a permis de modéliser des parcours de soins qui intègrent des pratiques collaboratives proposant des thérapies non médicamenteuses remboursées par l’Assurance Maladie (2). Le médecin généraliste traitant propose aux patients présentant des troubles de santé mentale d’intensité légère à modérée, des séances d’accompagnement psychologique auprès de psychologues cliniciens ou de psychothérapeutes. Le praticien qui accompagne le patient réévalue ensuite sa situation avec son médecin traitant et, après avis d’un psychiatre, 1 à 10 séances de psychothérapie structurée peuvent être programmées si besoin. Dans le cas où les difficultés ont une dimension purement pathologique, il est prévu qu’un psychiatre puisse intervenir en première intention. Cette expérimentation a commencé à porter ses fruits d’autant qu’à Toulouse, elle bénéficie d’une synergie avec le dispositif de soins partagés en psychiatrie qui a permis de ramener à une dizaine de jours environ le délai d’accès à un avis psychiatrique (3). L’objectif consiste à généraliser ce type de prise en charge sur l’ensemble du territoire.
Le Ségur de la santé s’est inspiré du modèle de l’Assurance Maladie pour proposer aux jeunes, y compris aux étudiants, un accès à un psychologue via la prescription de séances par un médecin généraliste, prises en charge à 100 %. Ces dispositifs de soutien psychologique se nomment « PsyEnfantAdo » et « Santé psy étudiant ».

Existe-t-il d’autres dispositifs ?

Dr Maurice Bensoussan. Le Ségur de la santé prévoit également la possibilité pour les médecins exerçant dans le cadre d’une pratique coordonnée (maisons de santé pluriprofessionnelles, centres de santé) de prescrire des consultations de psychologues, prises en charge par l’Assurance Maladie. Ces psychologues exerceront au sein de ces structures mais pourront aussi être accessibles à des médecins qui n’y appartiendraient pas. En cas de nécessité, cette mesure introduit également la possibilité, pour des psychiatres, d’intervenir afin de porter un diagnostic de gravité, c’est-à-dire pour s’assurer que des éléments plus graves ne nous échappent pas. Il existe, par ailleurs, à l’initiative des mutuelles, des possibilités de remboursement d’un nombre de séances limité de psychologues. Ces dispositifs contribueront à développer la parole autour de la souffrance psychique. Notre système de santé a besoin de se réorganiser pour échapper à la saturation, notamment dans le nombre de consultations. Nos pratiques sont individuelles par nature mais il est nécessaire de se coordonner pour faire face aux difficultés de nos patients et pour apporter des réponses pertinentes.

Les chiffres de la dégradation de la santé mentale des Français

L’étude CoviPrev réalisée par Santé publique France montre des signes d’une nette dégradation de la santé mentale des Français, au cours des années 2020 et 2021. Ainsi, dans l’enquête réalisée du 17 au 19 mai 2021, 19 % des répondants souffraient d’un état dépressif (+ 9 % par rapport au niveau hors épidémie), 21 % d’un état anxieux (+ 6 %) et 8,5 % ont eu une pensée suicidaire au cours de l’année (+ 4 %). Si le niveau de ces indicateurs semble se stabiliser voire légèrement s’améliorer par rapport au début de l’épidémie et au premier confinement, il reste à un niveau très élevé. La consommation de psychotropes depuis mars 2020 témoigne également de cette situation. Depuis le début de l’épidémie, le groupement d’intérêt scientifique (GIS) EPI-Phare estime ainsi qu’il y a eu un excès de délivrance des médicaments psychotropes : + 1,9 million de délivrances pour les antidépresseurs, + 440 000 délivrances pour les antipsychotiques, +3,4 millions de délivrances pour les anxiolytiques et + 1,4 million de délivrances pour les hypnotiques par rapport à l’attendu.

 

(1) Maurice Bensoussan est également président fondateur du Collège national pour la qualité des soins en psychiatrie (CNPP), président de l’Association française de psychiatrie et du Syndicat des psychiatres français, et past président de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) d’Occitanie, organisme qu’il a présidé ces 5 dernières années.

(2) Bouches-du-Rhône, Haute-Garonne, Morbihan et les Landes.

(3) Les résultats de ce dispositif sont consultables dans le rapport Charges et Produits pour 2022 de l’Assurance Maladie, pp.127-128.