« Les médecins généralistes sont des acteurs majeurs de la lutte contre les cancers »

25 février 2021

Le professeur en hématologie et président de l’Institut national du cancer (INCa) Norbert Ifrah présente la feuille de route de la stratégie de lutte contre les cancers. Dotée d’un budget inédit, elle sera déployée sur 10 ans. Le Pr Ifrah rappelle, par ailleurs, le rôle essentiel des médecins généralistes auprès des patients en matière de prévention, de dépistage mais aussi de suivi. Des outils développés par l’INCa sont d’ores et déjà à leur disposition.

Quels sont les objectifs de cette stratégie décennale et les échéances pour les atteindre ?

Pr Norbert Ifrah. Pour réduire le poids de la maladie dans notre pays, le gouvernement a fixé des objectifs concrets et chiffrés autour de 4 axes. Le premier axe, qui tient en un chiffre, consiste à améliorer la prévention : 40 % des cancers pourraient être évités si nous adoptions des modes de vie plus sains. Le deuxième axe porte sur la limitation des séquelles de la maladie et sur l’amélioration de la qualité de vie des patients pendant et après les traitements. En 2017, 2 personnes sur 3 souffraient de séquelles liées à la maladie ou au traitement. Le troisième axe porte sur l’intensification de la lutte contre les cancers de mauvais pronostic, aujourd’hui considérés comme incurables. En 2016, 7 localisations de cancer présentaient un taux de survie à 5 ans inférieur à 33 %.

Enfin, l’axe 4 est un axe transversal dont les mesures visent à s’assurer que les progrès réalisés dans la lutte contre les cancers bénéficient à tous, sans distinction d’âge, de sexe, de moyens, de géographie. Il agira sur le continuum recherche-soins, sur les cancers pédiatriques, sur les inégalités d’accès pour des causes socioéconomiques ou géographiques ainsi que sur l’utilisation des données de santé et de l’intelligence artificielle. Déployés pour la période 2021-2030, ces grands axes de la nouvelle stratégie de lutte contre les cancers sont les défis que nous devons, ensemble, relever demain.

Comment se traduisent les mesures de cette stratégie dans la pratique professionnelle d’un médecin généraliste ?

Pr Norbert Ifrah. Les médecins généralistes sont très présents dans cette stratégie, comme dans le 3e Plan cancer 2014-2019. Ils y ont d’ailleurs été associés par l’intermédiaire du Collège de la médecine générale (CMG). Cela a permis à l’INCa de mieux identifier leurs attentes et de les mobiliser efficacement. Acteurs majeurs de la lutte contre les cancers, ils interviennent à différents niveaux et parcours de leurs patients pour les accompagner que ce soit dans le champ de la prévention primaire, du dépistage, des soins mais aussi de « l’après-cancer ». Dans le domaine de la prévention, axe essentiel de la stratégie, le médecin généraliste a un rôle clé dans l’information mais aussi dans l’accompagnement de ses patients pour réduire l’exposition aux principaux facteurs de risques évitables de cancer et bien sûr pour expliquer les dépistages.

D’ailleurs, la stratégie décennale prévoit de développer des actions de formation, de sensibilisation vers les professionnels de santé et des outils pour les accompagner dans ces missions auprès de leur patientèle. La question des séquelles et de leur repérage est également centrale dans la stratégie. Le médecin généraliste sera doté d’outils pour favoriser leur détection et proposer à ses patients un accompagnement dédié. Là aussi, l’INCa met à la disposition des praticiens des outils d’aide à la pratique et des recommandations sur la prévention et les dépistages ou encore sur le diagnostic et le suivi.

Quelle est la mesure phare de cette stratégie ?

Pr Norbert Ifrah. Cette stratégie décennale est particulièrement ambitieuse sur le tabac et volontaire sur l’alcool. S’agissant du tabac, l’objectif est posé dans la feuille de route de mi-parcours 2021-2025 : dénormaliser totalement l’image du tabac, supprimer l’exposition de la population à ce premier facteur de risque de cancer, et ainsi éviter environ 60 000 cas de cancers à horizon 2040. Pour nous donner toutes les chances d’y parvenir, il est prévu de mobiliser l’ensemble des leviers comme par exemple le prix du tabac, l’extension des espaces sans tabac et le respect des interdictions de fumer et de vente aux mineurs (avec dispositifs de contrôle), le renouvellement du programme national de lutte contre le tabac (PNLT). Sans oublier l’implication des professionnels de santé, sociaux et médico-sociaux à l’accompagnement de l’arrêt du tabac, le renforcement de l’accompagnement des fumeurs en développant la communication et le marketing social qui contribueront puissamment à cet objectif que d’autres pays ont atteint.

Avec le défi permanent de la lutte contre les inégalités. Qu’il s’agisse des inégalités sociales avec des actions visant à faciliter les parcours de soins et les parcours de vie des personnes les plus vulnérables. Mais aussi les inégalités territoriales : la stratégie prend en compte les spécificités des territoires isolés, notamment ultra-marins et prévoit des actions d’accompagnement sur l’ensemble des champs, favorisant les dispositifs numériques.

Pour atteindre ces objectifs, la stratégie bénéficie de 1,45 milliard d’euros sur la période 2021-2025, complété par 284 millions d’euros dédiés à la santé et à la recherche. Il s’agit d’un budget inédit qui dote cette stratégie des moyens nécessaires à sa réussite.

 

Quel est le bilan du 3e Plan cancer 2014-2019 ?

« Le 3e Plan cancer, qui a été réalisé à hauteur de 90 % fin 2019 grâce à l’implication de l’ensemble des acteurs de la cancérologie, a permis des avancées majeures. La première est l’amélioration de la survie des malades. Entre 1990 et 2015, la survie nette à 5 ans a augmenté pour les localisations les plus fréquentes et les cancers de mauvais pronostic. Pour exemple, la survie nette à 5 ans standardisée entre 1990 et 2015 a augmenté de 21 points pour le cancer de la prostate, celle pour les leucémies aiguës myéloïdes de 15 points, et celles pour le foie ou le côlon-rectum de 12 points. Dans le champ de la prévention, l’adoption d’un PNRT en 2014 est mise au crédit de ce 3e Plan cancer et a permis une baisse spectaculaire du nombre de fumeurs en France : 1,6 million de fumeurs en moins en deux ans. Par ailleurs, les avancées en matière de recherche couplées aux évolutions en matière de soins ont permis l’essor d’une médecine de précision. Celle-ci s’appuie sur le développement de médicaments anticancéreux novateurs, de l’immunothérapie et des thérapies ciblées. Ces progrès ont permis des gains de survie mesurables en années pour certains patients et le développement de plusieurs innovations (comme les CAR-T cells) qui offrent un espoir aux malades en échec thérapeutique. La qualité des soins a aussi connu d'importantes améliorations avec le développement des thérapeutiques ambulatoires et des techniques de soins de haute précision (notamment en radiothérapie). Ceci a été rendu possible notamment par la production de référentiels de bonnes pratiques et la diffusion de l’information sur les protocoles thérapeutiques », conclut le professeur Norbert Ifrah.

Pour aller plus loin, lire le rapport d’évaluation du 3e Plan cancer réalisé en 2019 par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas).