« Face à tout diagnostic de cancer, le médecin doit interroger le patient sur son métier »

Portrait de M.Frimat

Un projet de décret (1) acte, dans le régime général, l’entrée du cancer de la prostate provoqué par les pesticides au tableau des maladies professionnelles (tableau 102). Il permettrait de compléter et de faciliter les possibilités d’accompagnement des salariés qui ont été exposés aux pesticides.

Paul Frimat, ancien professeur de médecine du travail à l’université de Lille-2, ancien chef du service des pathologies professionnelles et praticien au centre hospitalier universitaire de Lille, revient sur cette nouveauté et sur l’importance d’analyser le facteur professionnel face à des patients affectés par certaines maladies comme le cancer.

Le Fonds d’indemnisation des victimes des pesticides

Pour les personnes qui ont été exposées à des pesticides au cours de leur activité professionnelle, ou les enfants y ayant été exposés in utero du fait de l’activité professionnelle de leurs parents, il existe le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Plus de détails sur le site https://fonds-indemnisation-pesticides.fr.

Que va changer ce nouveau tableau ?

Pr. Paul Frimat. Le système de tableau des maladies professionnelles fonctionnant sur la présomption d’imputabilité reste un modèle unique dans l’approche du système de santé. Le nouveau tableau 102 des pesticides permettra de reconnaître que le cancer de la prostate peut être directement imputable, pour différents métiers, à l’exposition à ces substances. C’était déjà le cas pour les agriculteurs depuis la fin 2021 et ce sera désormais aussi le cas pour les salariés (par exemple les ouvriers des parcs et jardins, les livreurs, les salariés en charge du traitement des eaux et de la propreté, les professionnels soignant les animaux).
Si le salarié remplit les critères exigés par ce tableau 102 (notamment s’il est atteint d'un cancer de la prostate et qu’il est, ou a été, exposé aux pesticides dans son travail), alors sa maladie est présumée d'origine professionnelle. Le patient concerné n'a pas à prouver le lien entre cette maladie et son travail.

Quel est le rôle du médecin généraliste dans la détection d’une maladie d’origine professionnelle et dans sa déclaration ?

Pr. Paul Frimat. Je me souviens que, lors de mes études, un professeur en cancérologie avait disputé un étudiant externe : dans la case « profession du patient », celui-ci avait écrit « retraité » ! Or c’est là tout l’enjeu : face à tout diagnostic de cancer, le médecin doit interroger le patient sur le métier qu’il exerce ou a exercé, sur les risques éventuels dont il a connaissance et, si nécessaire, prendre contact avec le service de santé au travail. Le facteur professionnel est une réalité : de 6 à 8 % des cancers sont liés au métier exercé par le patient, et jusqu’à 14 % dans certains cas, comme le cancer du poumon. Dans ce dernier cas, par exemple, il ne faut pas s’arrêter au fait que le patient est fumeur. L’amiante peut en être aussi une cause.
Si, au moment où il pose le diagnostic (un cancer par exemple), le médecin a un doute et pense qu’il y a un lien potentiel avec le métier exercé par le patient, alors il doit lui suggérer de faire une déclaration de maladie professionnelle et rédiger un certificat médical décrivant la pathologie à cet effet. J’incite mes confrères à être dans cette dynamique : réfléchir à la part professionnelle, notamment sur les pathologies comme les cancers et les maladies dégénératives. Pour ces pathologies, les patients sont souvent âgés et ne voient plus l’intérêt de faire la démarche. Ils méconnaissent cette déclaration et peuvent avoir des craintes : le rôle du médecin est de les accompagner, de les rassurer et de leur expliquer le bénéfice d’une telle démarche, qui ouvre droit à des prestations et indemnités plus avantageuses. La déclaration d’une maladie professionnelle est aussi une démarche de prévention. Au stade précoce, elle déclenche des mesures d’adaptation du poste de travail au plan individuel et des mesures collectives de protection pour réduire le risque.

Comment accompagner les parties prenantes dans cette démarche ?

Pr. Paul Frimat. La procédure peut paraître compliquée. Certains médecins ont des difficultés à appréhender ces maladies professionnelles. Ils peuvent se faire aider par les consultations de pathologies professionnelles des CRPPE (centres régionaux de pathologies professionnelles et environnementales implantés) dans les CHU (voir les détails dans l’encadré ci-après).
De plus, je tiens à rassurer les professionnels de santé : ils n’auront pas la charge de l’étude du dossier, ce sera à la caisse d’assurance maladie de le faire. En établissant un certificat médical initial, le médecin ouvre une voie d’entrée primordiale pour commencer l’analyse de la maladie professionnelle. Il faut rappeler que ce rôle du médecin est inscrit dans la loi : tout docteur en médecine doit déclarer tout symptôme d'imprégnation toxique ou toute maladie qui, à son avis, présente un caractère professionnel (article L. 461-6 du Code de la sécurité sociale). Cette participation active des médecins permet une meilleure connaissance des pathologies professionnelles et permet également de réviser et d'adapter les tableaux de maladies professionnelles. De plus, il est possible de renvoyer le patient vers la médecine du travail pour avoir un accompagnement personnalisé.

Enfin, la loi du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail apporte une belle avancée : l'accès au dossier médical partagé (DMP) est ouvert au médecin du travail qui pourra l'alimenter. Un volet relatif à la santé au travail complétera le DMP. Il sera accessible aux médecins et aux différents professionnels de santé qui prennent en charge le patient.

Comment établir le certificat médical initial ?

Lorsqu'un patient consulte pour une maladie qui pourrait être d'origine professionnelle, le médecin doit établir un certificat médical initial soit à partir du service en ligne disponible sur amelipro soit par courrier avec le formulaire S6909.

Zoom sur les centres régionaux de pathologies professionnelles et environnementales (CRPPE)

Ces centres offrent un avis spécialisé médico-socio-professionnel, et une activité de conseil, d'information et de formation sur les questions de santé travail et santé environnement. Leurs missions sont les suivantes :

  • fournir un dispositif spécialisé de conseil et d'aide à la recherche de l'origine et de la cause professionnelle et environnementale de pathologies constatées,
  • contribuer à la prévention des pathologies professionnelles et environnementale,
  • conseiller sur le maintien dans l'emploi des personnes atteintes de maladies chroniques,
  • participer aux recherches visant à mieux connaître les pathologies générées par le milieu du travail et l’environnement (pathologies émergentes),
  • appuyer les médecins prenant en charge ces patients, qu'ils soient médecins du travail ou médecins de soins.

Liens utiles : Tableaux des maladies professionnelles sur le site de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS)

(1) Ce projet de décret a été soumis pour avis en séance exceptionnelle de la Commission des accidents du travail et des maladies professionnelles le 29 mars 2022.

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