« Encourager les patients atteints d’un cancer à ne pas interrompre leurs traitements »

27 novembre 2020

Le professeur en hématologie et président de l’Institut national du cancer (INCa) Norbert Ifrah revient sur les effets observés de la crise sanitaire sur les dépistages de cancers et les interventions chirurgicales depuis mars dernier. Il souligne la grande capacité d’adaptation dont font preuve les professionnels de santé, dont les médecins de ville, afin de permettre aux patients atteints de cancer de poursuivre leurs traitements et d’être accompagnés dans cette période difficile.

Quels sont les effets collatéraux de l’épidémie dans le domaine de la cancérologie ?

Pr Norbert Ifrah. La crise sanitaire a eu un impact considérable sur l’organisation des services hospitaliers et des médecins de ville. Pendant le premier confinement, les praticiens ont dû adapter leurs pratiques et proposer des alternatives pour poursuivre les consultations notamment avec la téléconsultation. Dans les hôpitaux, la fermeture massive de blocs, le redéploiement des équipes dans les services de réanimation et la protection des patients non-Covid contre le virus ont pu conduire les oncologues à adapter les séquences thérapeutiques des patients en privilégiant l’ambulatoire dès lors que cela n’induisait pas de pertes de chance.

Au total, l’activité de radiothérapie a baissé temporairement de 25 % et celle de chimiothérapie injectable de 8 à 10 %. Des alternatives thérapeutiques ont été proposées au cas par cas après avoir fait l’objet de discussions au sein de réunions de concertation pluridisciplinaire. Par exemple, dans certaines formes de cancer du sein, la radiothérapie pouvait être réalisée avant la chirurgie ; pour le cancer de l’œsophage, la radiothérapie et la chimiothérapie pouvaient être prescrites avec ou sans chirurgie. Ces inversions d’étapes dans le protocole de soins sont codifiées et s’appuient sur les travaux de sociétés savantes.

S’agissant des dépistages, les invitations ont été interrompues pendant le premier confinement. En effet, au regard du risque de dissémination de la Covid-19, les démarches de dépistage des cancers étaient considérées comme moins prioritaires dès lors qu’il s’agissait d’un décalage de l’ordre de 3 mois au plus. Même si cette interruption risque de conduire à des pertes de chances (1) ponctuelles, celles-ci ne pouvaient être évaluées pour des délais de cet ordre. L’analyse des examens pratiqués s’est quant à elle poursuivie. Dès la fin du premier confinement, tous les centres régionaux du dépistage des cancers ont repris l’envoi des invitations aux populations cibles.

Observez-vous une différence de comportement de la population vis-à-vis de sa santé par rapport au premier confinement ?

Pr Norbert Ifrah. La crainte de la contamination par la Covid-19 demeure très prégnante. Nous devons rassurer les patients sur les mesures prises par les professionnels de santé pour limiter les risques d’exposition au virus lors des consultations et des examens médicaux. Rassurer aussi les patients atteints de cancer qui peuvent s’inquiéter d’une modification dans leur traitement. Le médecin a un rôle essentiel auprès d’eux. Il connaît bien ses patients. Il peut les conseiller, les accompagner en fonction de leur situation et les encourager à ne pas interrompre leurs traitements et à reprendre les dépistages pour éviter toute perte de chance.

C’est également dans ce sens que l’Institut national du cancer a, dès le début de la crise, focalisé ses préoccupations sur le suivi et la continuité des soins pour éviter les pertes de chance. En mai dernier, nous avons notamment créé le comité national « Cancer et Covid-19 » qui réunit chaque semaine les acteurs de la filière oncologie pour rencontrer et échanger avec les acteurs de terrain. Riches d’enseignements, notamment au travers des retours d’expériences, ces échanges permettent aux autorités sanitaires d’éditer des préconisations organisationnelles au plus près des besoins, à destination des professionnels, en tenant compte de l’évolution épidémique. Ainsi les professionnels de santé sont aidés, dans un cadre défini, à adapter les dispositifs en tenant compte des spécificités territoriales.

 

Quels messages souhaitez-vous adresser aux médecins ?

Pr Norbert Ifrah. La période que nous vivons et avons vécue, instable d’un point de vue sanitaire, impacte largement l’organisation des professionnels de santé. Elle bouscule le fragile équilibre entre les filières Covid et non-Covid. Que ce soit en exercice libéral ou à l’hôpital, tous les professionnels ont fait preuve d’une grande capacité d’adaptation afin de permettre aux patients atteints de cancer de poursuivre leurs traitements et d’être accompagnés dans la période difficile qu’ils traversent. Ces derniers doivent être convaincus de l’ensemble des mesures mises en œuvre pour assurer leurs soins.

Appeler chacun à ne pas renoncer aux soins est essentiel. Ce message, qui peut être porté par les médecins, s’adresse aux patients atteints de cancer et aux populations cibles des dépistages organisés (dépistage du cancer du sein, du cancer colorectal ou du col de l’utérus), pour lesquels les examens (mammographie et examen clinique, test de dépistage immunologique ou prélèvement cervico-utérin) peuvent être réalisés dans le respect des règles sanitaires. Que les patients et les professionnels de santé soient assurés que l’Institut national du cancer restera mobilisé à leurs côtés pour les aider dans cette période singulière.

Dépistages, prises en charges, chirurgies… de quelles données chiffrées dispose-t-on ?

« S’agissant de la chirurgie des cancers, précise le Pr Norbert Ifrah, l’analyse de la base des données nationales, observées dans le programme de médicalisation des systèmes d'information (2), montre un recul de 17 % de l’activité d’exérèse en oncologie, au cours de la période de mars à août 2020 (3) par rapport à la même période en 2019 (soit 151 581 chirurgies en 2020 contre 181 723 en 2019).

Au cours de cette période, l’écart du nombre d’interventions entre 2020 et 2019 varie, par exemple, de - 4 % en Corse (792 interventions en 2020 contre 828 interventions en 2019) à - 36 % en Guyane (62 contre 94). Le recul le plus marqué est observé pour les cancers de l’œsophage (- 22 % soit 642 contre 498) ; le plus faible pour les cancers de l’ovaire avec - 6 % (3 850 contre 3 633).

Cet écart intègre des situations très différentes allant de patients dont le diagnostic était déjà établi mais pour lesquels une alternative ou un changement de séquence au traitement initial ont été proposés, à ceux dont les cancers n’ont pas été diagnostiqués sur la période. Les raisons certainement multiples de ces « non diagnostics » ne sont elles-mêmes pas clairement identifiées, poursuit-il. Des renoncements aux consultations en cas de symptômes, ou la crainte de se rendre dans un établissement de soins pendant l’épidémie pour réaliser les examens de diagnostic voire pour y être traité, y côtoient un accès à l’offre qui s’est ici et là compliqué. Ces comportements de fuite, qui ont toujours existé, ont été majorés par les conséquences de la crise sanitaire » conclut le professeur Norbert Ifrah.

(1) Les pertes de chances sont consécutives, selon les programmes, au retard de détection de lésions précancéreuses et de cancers. Elles sont liées à de moindres chances de guérison et potentiellement à des risques de séquelles plus importants.

(2) Le programme de médicalisation des systèmes d'information (PMSI) permet de décrire de façon synthétique et standardisée l’activité médicale des établissements de santé. Il repose sur l’enregistrement de données médico-administratives normalisées dans un recueil standard d’information. À noter que les données observées dans le PMSI, et communiquées dans l'encadré ci-dessus, seront stabilisées en début d’année 2021.

(3) Le décalage entre la période observée et la date de disponibilité des informations est lié aux délais nécessaires de recueil et de traitement des données.