« L’effondrement du nombre d’actes de prévention constitue un enjeu majeur de santé publique »

23 juillet 2020

Prise en charge retardée de pathologies nouvelles, chute spectaculaire des actes de prévention, hausse de la consommation de médicaments ciblant les troubles du sommeil… : les conséquences de l’épidémie de Covid-19 sur la consommation de soins et la santé de la population ont été nombreuses et marquées. Responsable du Département études de santé publique (DESP) de la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (Cnam) (1), et directeur adjoint d’EPI-Phare, un groupement d’intérêt scientifique réunissant les équipes du DESP de la Cnam et du Pôle épidémiologie des produits de santé de l’ANSM (2), le Dr Alain Weill a produit avec ses équipes une analyse détaillée et documentée sur la question (3).

 

Quels effets de la crise sanitaire sur la population, notamment sur sa consommation de médicaments, avez-vous identifiés pendant le confinement ?

Dr Alain Weill. D’abord une bonne nouvelle. Les patients atteints de maladie chronique ont continué à prendre leur traitement médicamenteux pendant le confinement grâce, d’une part, à leur bonne anticipation du stock de leur traitement et, d’autre part, à la possibilité réglementaire de se faire délivrer des médicaments avec une ordonnance « périmée ». C’est particulièrement vrai pour les patients traités avec des médicaments cardiovasculaires, des antidiabétiques ou des psychotropes. En revanche, si l’on compare à la même période des 2 années précédentes et compte tenu de nos projections, 2 fois moins de patients ont débuté un nouveau traitement pendant le confinement. Ce qui a pour conséquence une prise en charge retardée des pathologies nouvelles ou nécessitant une adaptation du traitement comme un diabète mal équilibré pour lequel le patient aurait besoin d’insuline.

Par ailleurs, s’agissant des patients hospitalisés en soins intensifs après avoir été infectés par le Covid-19, les conséquences sont souvent lourdes : infections associées aux soins, escarres, complications thromboemboliques, fonte musculaire majeure, troubles neurocognitifs ou psychologiques ou encore perte d’autonomie pour les plus fragiles. L’accompagnement de ces patients au long cours nécessitera des actions spécifiques, tel qu’un parcours de soins adapté ou des actions de prévention, ainsi qu’un suivi attentif de leur médecin traitant.

Les activités préventives et de vaccination ont, elles aussi, été fortement impactées…

Dr Alain Weill. Il s’agit là d’un véritable effondrement du nombre d’actions de prévention. À titre d’exemple, on observe une chute allant de - 30 à - 70 % du nombre de vaccinations chez les enfants. Environ 44 000 nourrissons n’ont pas reçu leur vaccin hexavalent, 90 000 adolescents ont du retard sur leur calendrier vaccinal ; et quelque 450 000 personnes n’ont pas été vaccinées contre le tétanos. Du côté des dépistages, là aussi les retards sont notoires. L’exemple du dépistage du cancer colorectal est particulièrement révélateur avec une chute de 80 % des tests reçus. À cela s’ajoute le retard qui continue de se creuser, dû entre autres à la chronophagie des protocoles sanitaires qui, par effet mécanique, réduit le nombre de colonoscopies réalisées (- 180 000 examens réalisés sur l’ensemble de la période).

Même constat dans le domaine de l’imagerie médicale : le nombre d’actes a chuté de 70 % au début du confinement. Force est de constater qu’un certain nombre de cancers n’a pas été diagnostiqué à temps, constituant une perte de chance pour ces patients. En outre, nous commençons à observer les effets collatéraux du confinement, notamment dans le domaine de la psychiatrie pour des patients qui n’ont pas pu être pris en charge par des structures dont les portes se sont retrouvées closes par mesure sanitaire. Enfin, toutes choses égales par ailleurs, nous observons en sortie de confinement une hausse nette (+ 7 %) de la consommation de médicaments pour soigner les troubles du sommeil au sein de la population générale, seule catégorie de médicaments à avoir, d’ailleurs, été plus consommée par rapport à l’année dernière à la même époque.

Identifiez-vous malgré tout de « bonnes surprises » que l’épidémie a fait émerger ?

Dr Alain Weill. L’appropriation par les médecins et les patients de la télémédecine en est un bon exemple. Au plus fort de la crise, 1 million de téléconsultations ont été enregistrées en une semaine. La télémédecine entre dans les usages et l’Assurance Maladie doit accompagner et encourager ce déploiement. Par ailleurs, dans mon domaine qui est l’analyse des données de santé, les remontées des informations émanant de la médecine ambulatoire et hospitalière ont été extrêmement rapides et efficaces. L’analyse quasiment en temps réel de ces données nous permet de produire davantage d’études au service de la recherche, de l’innovation et des patients.

(1) Le DESP est rattaché à la Direction de la stratégie, des études et des statistiques.

(2) Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

(3) Lire l’analyse complète pages 127 à 149 du rapport « Améliorer la qualité du système de santé et maîtriser les dépenses - Propositions de l’Assurance Maladie pour 2021 » (PDF), publié en juillet 2020.

 

Covid-19 : près d’une personne sur 3 présente au moins un critère de vulnérabilité

22,5 millions de personnes résidant en France sont considérées comme étant vulnérables donc fragiles face au Covid-19. Il s’agit d’une estimation réalisée par l’Assurance Maladie à partir des critères de vulnérabilité définis par le Haut Conseil de santé publique (HCSP). Autrement dit, cela représente près d’une personne sur 3 présentant un ou plusieurs critères de vulnérabilité, le plus souvent du fait de l’âge ou de l’hypertension artérielle. Dans le détail, la vulnérabilité liée à l’âge (c’est-à-dire des personnes âgées de 65 ans ou plus) concerne 19 % de la population (soit 12,9 millions de personnes au total) et la vulnérabilité liée à l’hypertension artérielle concerne 18 % de la population.