« Former les médecins traitants à rechercher l’origine des cancers professionnels »

29 novembre 2018

Après une expérimentation sur les cancers de la vessie qui a fait la preuve de son efficacité auprès des assurés, l’Assurance Maladie – Risques professionnels prévoit de réaliser en 2019 une nouvelle action visant à mieux détecter les maladies d’origine professionnelle. Le docteur Alice Desbiolles, médecin de santé publique spécialisé en santé environnementale au sein du département prévention de l’Institut national du cancer (INCa), souligne la nécessité d’améliorer cette détection des cancers liés au travail.

 

Quels constats faites-vous au sein de l’INCa sur la détection et l’évolution des cancers d’origine professionnelle en France ?

Dr Alice Desbiolles. Un rapport du Centre international de recherche sur le cancer (Circ) montre qu’en France, en 2015, 3,6 % de l’ensemble des cas de cancers détectés pouvaient être attribués à des expositions professionnelles. Cela correspond à 12 300 cas sur l’ensemble des cancers détectés cette année-là.

Les malades d’un cancer d’origine professionnelle sont très majoritairement des hommes (88 %), qui souffrent d’un cancer dû à l’amiante. Ce sont en effet plus de 5 000 cas sur près de 11 000 qui sont concernés par une maladie due à l’amiante, avec principalement des mésothéliomes, des cancers du poumon, du pharynx et de la cavité orale, des cancers colorectaux. Chez les femmes, c’est le travail de nuit qui serait responsable du plus grand nombre de cancers attribuables à une exposition professionnelle, avec 670 cancers du sein détectés en 2015 (il faut encore valider le lien de causalité entre les deux).

Et pourtant, cette année-là, seuls 1 804 cancers ont été reconnus et indemnisés au titre des maladies professionnelles sur les 12 300 cas supposés d’origine professionnelle, soit moins de 15 %. Même si ce taux progresse par rapport à 2014, il signifie que ces pathologies sont sous-déclarées et donc sous-indemnisées, et qu’il faut en améliorer la détection.

Quel est le rôle que peuvent jouer les professionnels de santé (y compris les médecins du travail) dans la détection des cancers professionnels ?

Dr Alice Desbiolles. Les cancers n’étant pas des maladies qui se déclarent du jour au lendemain, il peut se passer une longue période entre l’exposition et la découverte d’une tumeur ou d’un cancer. C’est à cause de cela que la majorité des cancers liés au travail apparaissent bien plus tard, une fois les salariés à la retraite et quand ils n’ont plus affaire au médecin du travail. Au moment où le salarié est en poste, le médecin du travail joue donc un rôle fondamental d’information et de surveillance de son état de santé. Il doit lui expliquer les expositions auxquelles il est soumis dans le cadre de son emploi actuel, ainsi que les menaces éventuelles que celles-ci font peser sur sa santé future. Les services de prévention au travail ont un rôle essentiel à jouer dans la prévention des expositions professionnelles.

Le Plan cancer 2014-2019 réaffirme la nécessité de « renforcer l’articulation entre médecin du travail et médecin traitant afin d’améliorer le suivi médical des salariés. » Le médecin généraliste ou spécialiste, lui, s’occupe de la santé de ses patients en dehors du contexte professionnel, et c’est lui qui aura à suivre des patients atteints de cancer, quelle qu’en soit l’origine. Pour permettre de mieux détecter l’origine de la pathologie, les médecins généralistes doivent être formés à poser à leurs patients des questions précises sur leur parcours professionnel et les expositions auxquelles ils ont pu être soumis. Ils seront ainsi en mesure de procéder à la déclaration du cancer en maladie professionnelle et d’orienter leurs patients vers des structures adaptées.

L’INCa a développé des outils visant à aider les médecins généralistes à reconnaître les cancers d’origine professionnelle. Nous mettons également à disposition des professionnels de la santé au travail une base documentaire, Cancer Pro Doc, ainsi qu’une veille documentaire, Cancer Pro Actu, pour faciliter la diffusion de l’information sur les cancers d’origine professionnelle.

Quels sont les facteurs de succès d’une démarche comme celle de l'expérimentation menée par l'Assurance Maladie – Risques professionnels ?

Dr Alice Desbiolles. Cette expérimentation visait à aider les médecins généralistes à améliorer la détection des cancers de la vessie d’origine professionnelle et à accompagner les patients dans leur demande de reconnaissance en maladie professionnelle. C'est un vrai succès qui rappelle l’importance de l’information et de la formation continue des professionnels de santé. Sa pérennisation et son déploiement à l’échelle du territoire sont une très bonne chose. L’extension de cette action à d’autres localisations cancéreuses s’impose, notamment celles pour lesquelles la fraction attribuable à une exposition professionnelle est la plus forte : cancer des cavités nasales et poumon particulièrement (d’après le rapport du Circ dont je parlais tout à l’heure).

Mieux repérer les cancers d’origine professionnelle

La déclaration d’une maladie professionnelle est à l’initiative du salarié, mais celui-ci n’est pas toujours conscient du lien de causalité qui lie sa pathologie à son activité professionnelle, ni de ses droits : meilleure indemnité journalière et bénéfice d’une rente après consolidation. 
L’Assurance Maladie – Risques professionnels s’est engagée au titre de sa convention d’objectifs et de gestion à mener des actions pour améliorer le repérage des cancers d’origine professionnelle et à informer les assurés de leurs droits. 
Une expérimentation a eu lieu dans plusieurs régions de 2008 à 2014, avant d’être généralisée à la France entière en 2015 : il s’agissait de retracer avec l’assuré en affection de longue durée pour une tumeur de vessie son parcours professionnel, afin d’identifier d’éventuelles expositions, puis de l’accompagner dans sa demande de reconnaissance de maladie professionnelle. 
Le bilan a été très positif : les demandes de reconnaissance en maladie professionnelle pour des tumeurs de vessie ont été multipliées par 5 et 60 % de ces demandes ont été reconnues et prises en charge. Forte de ces résultats, l’Assurance Maladie envisage de cibler d’autres pathologies avec cette même démarche proactive.

 

Déclaration d’un cancer en maladie professionnelle : quel intérêt pour le patient ?

Lorsqu’une pathologie est possiblement d’origine professionnelle, l’assuré peut déposer une demande de reconnaissance en maladie professionnelle.
En cas de reconnaissance, l’assuré bénéficiera d’une majoration de l’indemnité journalière, puis après consolidation de son état d’une rente jusqu’à la fin de sa vie ainsi que pour ses ayants-droits sous certaines conditions.