« Avec la téléexpertise, nous avons l’impression de travailler mieux, dans l’intérêt du patient »

27 février 2019

Dr Merle

La téléexpertise a été généralisée en France depuis le 10 février 2019. Mais dans le bassin de vie de Langogne, à cheval sur 3 départements (Lozère, Ardèche et Haute-Loire), voilà 11 ans que plusieurs médecins généralistes sollicitent chaque semaine l’avis de spécialistes du CHU de Nîmes sur des cas complexes. Ce dispositif de téléexpertise améliore la prise en charge des patients. Il a aussi transformé les conditions d’exercice des professionnels de santé du territoire, comme en témoigne l’un des initiateurs du projet, le Dr Pierre Merle, médecin généraliste exerçant au sein de la maison de santé pluriprofessionnelle (MSP) adossée au centre hospitalier de Langogne (Lozère).

Comment concrètement fonctionne le dispositif de téléexpertise que vous avez mis en place ?

Dr Pierre Merle. Nous sommes 5 médecins généralistes impliqués sur le territoire de Langogne. Nous sélectionnons les cas difficiles que nous avons du mal à résoudre, pour lesquels nous avons besoin rapidement de l’avis d’un spécialiste, ou qui relèvent de plusieurs spécialités. Et nous en discutons avec des médecins du CHU de Nîmes tous les jeudis de 13 à 14 heures lors d’une visioconférence rendue possible grâce au matériel mis à disposition par le centre hospitalier de Langogne.

Nous étudions 4 ou 5 dossiers à chaque fois. Les patients sont informés que leur cas sera discuté, et leur consentement éclairé est recueilli et notifié dans leur dossier.

La discussion des cas est précédée de l’envoi au coordinateur universitaire du CHU de Nîmes, le Pr Denis Vincent, d’un mail retraçant l’histoire du patient et la question posée. De manière à respecter l’anonymat, les noms des patients ne sont pas mentionnés dans ces correspondances mais remplacés par un numéro de dossier. Lors de la visioconférence, plusieurs spécialistes sont présents, en fonction des cas présentés : endocrinologue, gastro-entérologue, chirurgien digestif, neurologue, pédiatre… Ponctuellement, si cela apparaît nécessaire, des masseurs-kinésithérapeutes ou des pharmaciens du territoire de Langogne peuvent participer à cette réunion hebdomadaire.

Nous travaillons également une fois par mois en téléexpertise avec un professeur de rhumatologie du CHU de Saint-Étienne, le Pr Thierry Thomas.

Quels sont pour vous les avantages de la téléexpertise ?

Dr Pierre Merle. Ils sont multiples ! Bien évidemment, le fait de pouvoir avoir un avis spécialisé rapide, avec diagnostic et traitement validés par des praticiens hospitalo-universitaires est très précieux. Pour le patient en premier lieu, qui est mieux pris en charge. Ce « CHU à la campagne », comme le Pr Vincent et moi-même aimons à l’appeler, engendre également des économies notables, en supprimant par exemple les consultations redondantes. De plus, les examens sont mieux ciblés, la réactivité des médecins permet un diagnostic rapide, ce qui permet de limiter les hospitalisations et d’en diminuer leur durée. Il faut bien sûr y ajouter la limitation des transports pris en charge par l’Assurance Maladie, et des déplacements en général, qui sont longs dans notre territoire rural et isolé, et parfois compliqués, particulièrement en hiver. Début février, par exemple, il y avait 50 cm de neige, nos routes étaient impraticables.

Au total, pour s’en tenir à l’aspect financier, nous avons calculé que le dispositif engendre une économie d’environ 100 000 euros par an et par médecin libéral pour les assurances sociales.

Et quels sont les effets du dispositif sur les conditions d’exercice des généralistes ?

Dr Pierre Merle. De fait, pour nous, généralistes, l’expertise des médecins du CHU de Nîmes, les compétences qu’ils nous apportent, constituent une forme de formation médicale continue très appréciable. En outre, l’attractivité du territoire a été renforcée pour les médecins. À la fin des années 2000, il n’en restait que 3. Depuis, 2 jeunes médecins sont arrivés, ce qui a réduit les difficultés d’accès aux soins de proximité, et le fait de pouvoir avoir un avis hebdomadaire sur les cas les plus délicats a joué dans leur décision. Aujourd’hui, nous sommes 5, dont 4 dans la MSP qui s’est constituée en 2013. D’ailleurs, le regroupement des professionnels de santé au sein de la MSP a été favorisé par le fait que nous nous étions rapprochés grâce à ces réunions de téléexpertise. Nous remarquons aussi que les internes en médecine générale sont davantage motivés pour venir en stage chez nous, en raison du lien maintenu avec le CHU.

On voit donc que les effets latéraux sont nombreux et positifs. Aujourd’hui, la téléexpertise est généralisée et c’est bien qu’il y ait une petite rémunération, même si on peut juger que celle qui est proposée est bien faible… J’espère cependant que cela fera progresser la pratique. Mais pour nous, ici, l’argent n’est pas le moteur. Si nous l’avons fait bénévolement pendant 11 ans, c’est parce que cela nous fait plaisir : nous avons l’impression de travailler mieux, dans l’intérêt du patient.

 

Quelques chiffres clés concernant le bassin de vie de Langogne
  • 50 actes de téléexpertise par mois
  • 600 actes de téléexpertise par an (environ 3 téléexpertises par patient)
  • 200 patients par an
  • 40 visioconférences par an